Histoires syriennes de la réalité libanaise

14/12/2018

En dépit des circonstances difficiles dans les lesquelles les activistes et artistes syriens se sont retrouvés au Liban depuis que la guerre a éclaté dans leur pays, ils ont réussi au cours des dernières années d’innombrables réalisations, tant au niveau individuel ou professionnel que dans leur interaction avec les crises sociales qui les entourent. Nous présentons ci-dessous quatre exemples de personnes qui racontent chacune une partie de son parcours depuis qu’elle s’est installée au Liban jusqu’à aujourd’hui. Chacune met en lumière le développement de son vécu et la manière avec laquelle elle a pu s’adapter aux difficultés que les Syriens rencontrent de manière générale au Liban.


Oweiss Moukhallalati

Effectivement, Oweiss Moukhallalati n’est devenu « acteur de télévision » que quelques mois à peine après son départ de Damas et son installation à Beyrouth, où son expérience dans « al-Haybé » lui avait rapidement valu d'être l'un des noms les plus en vue dans les feuilletons télévisés. Mais Oweiss est un brillant acteur de théâtre, même si la télévision lui prend tout son temps aujourd'hui. Au cours de ses études (à l’Institut supérieur des arts dramatiques de Damas), il avait présenté un large éventail d'œuvres sur la scène nationale avec des artistes tels que Fayez Kozk, Ayman Zeidane et d’autres encore. Il avait également participé à deux pièces à Beyrouth (« Fawk al-Siffr » de Oussama Halal, ainsi que « Tachycardia » de Jamil Arachid).

Beyrouth n'était pas une ville étrangère pour Oweiss. Dans le passé, il s'y était rendu des dizaines de fois avant la guerre, dans le but de faire du tourisme ou d'assister à des festivals culturels et théâtraux, et aujourd’hui il connaît son âge d’or dans cette ville.

Il confie au supplément « La consolidation de la paix » : « L'amour que je reçois du public libanais me donne l'énergie et la force nécessaires pour continuer, et c'est une grande responsabilité que je me dois d’assumer ». Je comprends parfaitement les difficultés que connaît actuellement le Liban, et dont pâtit le comédien syrien : le pays est toujours plongé dans les crises et la page de la guerre civile n’a été tournée que depuis peu et elle peut resurgir à tout moment.

Oweiss a participé à plusieurs séries télévisées, telles que al-Arrab, Khamassiyate al-Gharam (Hatem Ali), Halawat Rouh (Chawki al-Majri), ainsi qu’à deux œuvres cinématographiques, « Maureen » (Tony Farjallah) et « Le jour où j’ai perdu mon ombre » (Soudade Kaadan).


Sally Charaf

Sally a dû quitter son université à Damas alors qu’elle était en quatrième année d’architecture, pour se réfugier au Liban, fuyant ainsi les hostilités auxquelles sa famille a été confrontée vers la fin de 2011. Elle a vécu à Zahlé, non loin de camps de réfugiés syriens où elle a été témoin de la mort de certains d’entre eux à cause du froid et des conditions de vie difficiles, ce qui l’a poussée à mettre en place un certain nombre d’initiatives individuelles d’assistance. Celles-ci ont fini par s’organiser dans le cadre d’une structure d’équipes de volontaires, active dans les pays d’accueil, laquelle est devenue par la suite une organisation reconnue internationalement, dotée d’un centre en France et d’un autre en Turquie.

Au cours des dernières année, le travail de Sally s’est diversifié : assurer des cautions médicales à des familles de réfugiés, organiser des sessions de formation aux femmes et aux veuves pour développer leurs aptitudes professionnelles, s’occuper de l’enseignement des réfugiés, gérer et développer les orphelinats, aider les enfants à besoins spéciaux à surmonter les traumatismes et les crises psychologiques.

Pour le moment, Sally Charaf est coordinatrice des projets dans l’organisation « La Maison de la paix », dont l’objectif est de créer des initiatives à l’adresse des Libanais et des Syriens et de changer les stéréotypes et les préjugés des uns à l’égard des autres. Elle vient de terminer des études en architecture d’intérieur à l’AUL (Arts, Sciences and Technology University in Lebanon).

« Avant de venir au Liban, j’avais tout, raconte Sally. Je me souciais peu des problèmes des autres ou de ce qui se déroulait en dehors de la petite bulle dans laquelle je vivais à Damas. Lorsque j’ai tout perdu, j’ai appris à apprécier différemment les choses. J’ai compris que beaucoup n’ont pas les nombreuses opportunités qui m’étaient disponibles, ni même la chance d’avoir une vie digne ». Et d’ajouter : « Je ne pouvais plus supporter de voir mes compatriotes mourir devant mes yeux, au quotidien, dans les camps de la Békaa et de Beyrouth. J’ai compris que chaque personne parmi nous est capable, à travers un acte simple, de changer la vie de plusieurs personnes et qu’un grand nombre d’individus attendent la moindre petite occasion pour sauver leur peau ».


Soudade Kaadan

Soudade Kaadan entretient avec le Liban une relation étroite, antérieure à la guerre en Syrie. Elle a suivi des études de cinéma à l’Université Saint-Joseph (2004-2007) et a travaillé longtemps sur des projets artistiques avec des Syriens et des Libanais. Son dernier film, « Le jour où j’ai perdu mon ombre », a remporté plusieurs prix internationaux. Les années précédentes, elle avait réalisé deux films documentaires.

Après s’être installée définitivement à Beyrouth en 2012, Soudade Kaadan a décidé d’ouvrir sa propre boîte de production, « K Production ». Elle a réalisé de nombreux projets cinématographiques au Liban, tous axés sur la Syrie, et grâce auxquels elle a découvert un grand nombre de régions libanaises ayant des points communs avec son pays, comme le Akkar, la Békaa, le Hermel et Tripoli, ainsi qu’un certain nombre de quartiers de Beyrouth.

« Lorsque mes amis libanais ont visionné certains de mes films, raconte Soudade, j’ai été surprise de constater qu’il ne connaissaient pas trop les régions où les scènes avaient été filmées. J’ai compris qu’ils avaient tout simplement peur de s’y rendre ! ».

En dépit des problèmes sur lesquels un artiste syrien pourrait buter au cas où il déciderait de réaliser son film au Liban avec un budget modeste, et malgré la discrimination dont il pourrait être victime de manière générale au niveau du marché, Soudade Kaadan a réussi à se lancer depuis le Liban et à réaliser plusieurs projets cinématographiques créatifs qui ont pavé la voie à sa renommée internationale. « Les capacités culturelles et la marge de liberté disponible au Liban et qu’il est impossible de trouver dans d’autres pays arabes, m’ont permis, ajoute-t-elle, d’enrichir mon expérience et de connaître un grand nombre de personnes influentes dans les deux domaines culturel et artistique, qui m’ont aidé à développer et à mûrir mon travail ».


Chadi Mokrech

Depuis 1996, il œuvre dans le domaine du théâtre. Son diplôme en poche après avoir terminé ses études en 2004 à l’Institut supérieur des arts dramatiques, il a contribué à de nombreuses séries télévisées et films cinématographiques avant de revenir au théâtre, une fois réfugié à Beyrouth en 2014.

Il a à son actif plus de 35 spectacles. Chadi Mokrech a mis sa longue expérience dans le théâtre au service d’un projet dramatique interactif intitulé : « Mon imagination est toujours plus grande » (2018). Son but est de développer les capacités de formateurs et d’acteurs de théâtre afin d’aider des enfants libanais et syriens à surmonter les obstacles qui se dressent devant eux, à travers des jeux traditionnels simples et des contes populaires.

Le projet a été clôturé par des spectacles dramatiques interactifs présentés par plus de 150 enfants dans des écoles de Beyrouth et de la Békaa. Chadi aspire aujourd’hui à étendre son projet aux familles pour inclure tous leurs membres et pas seulement les enfants.

Dans une interview au supplément « La consolidation de la paix au Liban », Chadi Mokrech affirme : « Je connais très bien les résidus des souvenirs gardés par les Libanais au sujet des Syriens, ainsi que les stéréotypes et les préjugés négatifs hérités de la période passée et que les deux peuples ont en commun. Mais j’essaie de porter autant que possible un regard objectif sur la crise que nous traversons, dans l’espoir de percer les ténèbres ne serait-ce que par une petite lumière, même si c’est en faisant participer des enfants libanais et syriens au sauvetage d’une princesse de la gueule d’un dragon ».


* Ecrivain et artiste visuel


Les articles, enquêtes, entrevues et autres, rapportés dans ce supplément n’expriment pas nécessairement l’avis du Programme des Nations Unies pour le développement, ni celui de L'Orient-Le Jour, et ne reflètent pas le point de vue du Pnud ou de L'Orient-Le Jour. Les auteurs des articles assument seuls la responsabilité de la teneur de leur contribution.




Syrian stories in Lebanon’s reality

Despite the difficult circumstances in which they have found themselves in Lebanon since the outbreak of the Syrian war, Syrian activists and artists have had countless achievements over the past years, both at the individual/professional level in their areas of specialization or at the general level dealing with the social crises around them. This article sheds light on four such individuals, each of them offering an overview of their life since moving to Lebanon, shedding light on the course of their experiences and the ways they have adapted to the difficulties faced by Syrians in general in Lebanon.


Oweiss Mkhallalati

Oweiss Mkhallalati actually became a «television actor» only a few months after leaving Damascus and settling in Beirut, where his role in Al Hayba quickly made him one of the prominent names of TV series. However, Oweiss is originally a brilliant stage actor, even if television is taking up most of his time today. During his studies at the Higher Institute for Dramatic Arts in Damascus, he appeared in many productions at the National Theatre with artists such as Fayez Kazak and Ayman Zeidan, among others. In Beirut, he was part of two theatre works (Above Zero by Ossama Halal and Tachycardia directed by Jamil Arashid).

Oweiss is no stranger to Beirut, as he had visited it many times in the past, before the war, for tourism or to attend cultural and theater festivals. Today, he is on top of his craft in Beirut. «The love I receive from the Lebanese public gives me the energy and strength to continue, and this is a great responsibility that I should give back to them,» Oweiss told the Peace Building in Lebanon supplement. «I understand the difficulties that Syrian actors face in Lebanon; the country is still going through crises and the civil war has ended only recently and may be back at any moment.»

Oweiss has been part of series such as Al Arrab (The Godfather), Khumasiyat Al Gharam (Love Quintets) by Hatem Ali, and Halawat Rouh by Shawki Al Majiri, and the two films Morine (Toni Farjallah) and The Day I Lost My Shadow (Soudade Kaadan).


Sally Sharaf

Sally was forced to leave her university in Damascus when she was still in her fourth year majoring in architecture. She fled to Lebanon from the security-related turmoil that her family experienced in late 2011. She lived in Zahle, not far from the Syrian refugee camps. There she witnessed the death of many of them from cold and difficult living conditions. This prompted her to start several individual initiatives to help, before joining Molham Volunteering Team, which is active in countries with Syrian refugees. Molham Team later became an internationally recognized organization based in France and Turkey.

Sharaf’s work has varied over the past years, including providing medical guarantees for refugee families, empowering women and widows through education and vocational training, educating refugees, managing and developing an orphanage, and helping children in special situations overcome trauma and psychological crises. Sharaf is also currently the program coordinator at «House of Peace», an organization that works on initiatives to strengthen Lebanese and Syrians relations and to change received ideas they have about one another. She recently completed her studies at AUL in Lebanon, majoring in interior design.

«Before coming to Lebanon, I had everything,» says Sharaf, «I didn’t care about the problems of others or what was happening outside the small circle I was living in in Damascus. When I lost everything, I learned to appreciate things in a new way and I understood that many people didn’t have all the opportunities that were available to me, not even the opportunity to live in dignity.» She adds: «When I saw my countrymen dying daily in front of my eyes in the camps in Beqaa and Beirut, I could not stand it any longer. I realized that any one of us is capable of changing the lives of many people with a simple act and that a large number of people are waiting for a small chance to save themselves.»


Soudade Kaadan

Kaadan has had a close relationship with Lebanon since before the Syrian war. She studied filmmaking at Saint Joseph University (2004-2007) and has worked on art projects with Syrian and Lebanese collaborators for a long time. Her latest film When I Lost My Shadow received several international awards. Kaadan has also directed two documentary films in previous years.

After her definitive move to Beirut in 2012, Kaadan decided to open her own production company, KAF Productions. « I filmed several projects in Lebanon about Syria. I got to know a large number of Lebanese regions that have many things in common with Syria, such as Akkar, Beqaa, Hermel, Tripoli and a number of neighborhoods in Beirut. When my Lebanese friends saw some of my films, I was surprised that they did not know much about the regions where they were filmed, even though they were charming and very beautiful,» says Kaadan, «I realized that they were simply afraid to go there.»

Even though Syrian artists face many problems if they decide to make films in Lebanon on a shoestring budget, in addition to discrimination on the market in general, Kaadan managed to carry out many creative projects that make Lebanon a springboard to becoming an international artist. «The cultural potential and the margin of freedom in Lebanon, which is lacking in other Arab countries, have allowed me to enrich my experience and meet a large number of actors in the cultural and artistic fields who have helped me develop my work and make it more mature,» says Kaadan.


Shady Muqresh

Muqresh has been working in theater since 1996. After graduating from the Higher Institute for Dramatic Arts in 2004, Muqresh went on to work in several television series and films. He returned to theater after moving to Lebanon in 2014. To date, he has been involved in more than 35 productions.

Muqresh has used his long stage experience in an interactive drama project entitled My Imagination Is Always Bigger (2018) and aimed to develop the skills of theatre trainers and actors with the aim of helping Lebanese and Syrian children overcome barriers to communication through simple traditional games and folk tales. The project ended with interactive theater performances involving more than 150 children in schools in Beirut and Beqaa. Today, Muqresh seeks to expand the project to include entire families and not just children.

«I am very familiar with the shared residues of memory that the Lebanese carry of the Syrians and the stereotypes and the reciprocal negative ideas between the two peoples,» Muqresh told the Peace Building in Lebanon supplement. «But I try to look objectively at the crisis we experience today, in the hope of lighting a candle in the dark, even if this is done by involving Lebanese and Syrian children in saving a princess from the clench of a dragon.»


* Writer and visual artist


The articles, interviews and other information mentioned in this supplement do not necessarily reflect the views of the United Nations Development Programme nor of L'Orient-Le Jour. The content of the articles is the sole responsibility of the authors.

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