Pour des Syriennes, enfanter dans une station d'attente est hors de question

© Alia Haju

14/12/2018

La hausse du taux de natalité dans des sociétés qui ont souffert de catastrophes et de guerres est chose normale et prévisible, assurent les sociologues. De telles hausses ont été constatées à la fin de chaque guerre. Ce fut le cas en Irak, par exemple. Ce le fut aussi en Europe et aux États-Unis après la Seconde Guerre mondiale, entre 1946 et 1964. On qualifia les enfants nés durant ce boom démographique de « baby-boomers ».

Mais cette réalité n’est plus de règle. À l’ère post-nano-technologique, à l’ère des moyens de communication sociale, de la sensibilisation au numérique et de l’exaltation de l'individu sur le groupe, les habitudes ont changé, même si les traditions et les coutumes héritées vous encouragent à avoir deux enfants au moins, en particulier dans les sociétés arabes, et plus spécialement parmi les réfugiés syriens qui ont atteint en nombre au Liban environ 1,3 million, selon la direction générale de la Sûreté générale.


La reproduction est une loi naturelle, la perpétuation de l’espèce en dépend. C’est l'espoir de tout couple et son droit. Toutefois, cette perpétuation de la vie est mise au défi et l’espoir s’estompe dès les premiers cris d’un nouveau-né qui se présente dans un pays étranger où il n’a ni foyer, ni patrie pour le protéger, et dont les parents vivent en-dessous du seuil de pauvreté, privés de protection sociale et sanitaire, sans système de protection internationale, exposés à des complications légales inouïes pour obtenir un passeport, enregistrer un mariage ou une nouvelle naissance…

Contrairement à l’idée reçue selon laquelle le réfugié syrien est « une espèce de colon », qu’il se sent à l'aise et souhaite rester au Liban pour le restant de ses jours, ce dernier est bien conscient que ce n'est pas là son destin, et qu’il est forcé de vivre dans ces conditions difficiles pour l’unique raison qu’il a revendiqué sa liberté, et qu’il a reçu en retour violence, mort et faim.

Il sait très bien, ce réfugié, que le Liban est une station d’attente, parfois de longue durée. Partant, un nombre non négligeable de réfugiés syriens refusent d'avoir plus d'enfants qu’ils n’en ont, afin que la joie des naissances ne tourne pas au deuil et que des « anges » dont ce n’est pas la faute s’ils sont nés en exil, sans écoles et sans avenir professionnel, n’aient pas à payer les pots cassés.

Amina, Fatima et Manar sont trois exemples de ce type de femmes dont les médias libanais ne parlent pas : elles ont refusé de manger le raisin et de laisser les dents de leurs enfants en souffrir, en naissant dans un pays qui est une station d’attente dont nul ne sait quand le train arrivera à quai.

Quand Amina (25 ans) parvint au Liban venant de la province de Damas avec son mari Ahmed et sa belle-mère, en 2011, elle était nouvellement mariée. Enceinte, elle se tordait de douleur entre les barrages militaires et sous les bombes, pour survivre et sauver son enfant. Son premier accouchement fut une amère expérience, et sa fille la petite Salam, serait morte dans son ventre, victime de la pauvreté et de la misère, n’étaient des bénévoles du camp de Chatila où elle logeait. Sa fille naquit dans l'hôpital pour réfugiés de Bourj Brajneh relevant de l'Unrwa, les hôpitaux de Beyrouth ayant refusé de l’accueillir pour manque de liquidités.

« J'ai essayé de me suicider plus d'une fois pour échapper à mon angoisse mentale et physique, et pour sauver mon enfant de la vie de misère qui l'attendait. Mais j’ai tenu bon, j'ai fait des ménages et enduré les insultes conjuguées des gens et de mon mari », explique Amina. Et d’ajouter : « Nous avons beaucoup souffert avant que mon mari ne trouve du travail, nous mangions et buvions ce que des gens de bien nous apportaient, et dormions parfois tenaillés par la faim ».

« Quand Ahmed trouva enfin un travail, nous vécûmes avec un salaire de 200.000 livres. Mais, au bout d'un moment, les propriétaires de l'immeuble, en colère, nous expulsèrent. Nous sommes retournés alors chez des parents à Chatila jusqu'à ce que mon mari trouve un deuxième emploi. Je tombai alors enceinte de mon deuxième enfant ! ».

Amina et sa famille durent ensuite se transporter au camp de Delhamiyé, dans la Békaa. Elle s’y trouva un travail dans une association qui distribuait de la nourriture et des vêtements aux nouveaux réfugiés. « Dans cette association, je rencontrai une femme qui s’attardait avec nous, une fois terminé le rangement des vêtements et des aliments, et nous éclairait sur des questions auxquelles nous n’avions pas songé ».

Cette femme transforma la vie d'Amina, qui décida de prendre des pilules contraceptives, histoire de ne plus avoir d’enfants tant qu’elle n’avait pas les rentrées suffisantes pour les inscrire à l'école, maintenant que son mari était à nouveau sans travail et qu’elle était le seul gagne-pain de la famille.

Ahmed était un homme irritable, à en croire Amina, qui gardait souvenir des morsures de sa ceinture sur sa peau, et des insultes dont il l’abreuvait publiquement. Un an s’écoula après la naissance de Mohammed sans que sa mère ne tombe enceinte. Sa belle-mère et sa mère la tinrent pour malade et s’avisèrent de consulter une sage-femme, tandis que des scrupules sur sa virilité envahirent Ahmed. Ce dernier finit par faire avouer à sa femme qu’elle prenait des contraceptifs. Ses coups la firent saigner du nez. Mais Amina refusa d'avoir un troisième enfant « pour ne pas les jeter dans la rue à mendier et se faire molester par le premier venu ». Mais Ahmed et sa mère ne lui laissèrent pas d’autre choix : c’était de nouveaux enfants ou le divorce !

Indécise et triste, Amina ne se résolut toujours pas à avoir d’enfants qui seraient non scolarisés, sans sécurité alimentaire ou vestimentaire, sans chauffage ; ni à leur faire courir le risque de mourir de froid « comme cela était arrivé avec d’autres, dans cette Békaa glaciale ».

Mais deux ans de viol conjugal plus tard, son cher mari la força à quitter son travail et retira ses enfants de l’école. « Je n'ai pas été à l’école, ce qui ne m’a pas empêché d’être un homme considérable ; je rentre en Syrie. J’y serai cultivateur, et je leur apprendrai à tirer leur subsistance de la terre », fut sa décision finale, après bien des épreuves et des coups infligés à sa femme. Mais, sur intervention de proches et des frères d’Amina, Ahmad consentit à lui laisser sa fille Salam, et à rentrer en Syrie avec seulement sa mère et son fils. Là, il se remarierait avec une femme qui lui donnerait plus d’enfants. « C’est ainsi que j'ai payé deux fois ma décision de ne plus avoir d’enfants, la première fois en divorçant, et la seconde en perdant mon fils », dit aujourd’hui Amina, les larmes aux yeux.

À l’exemple de ce qui s’est produit avec Amina, une société fermée n’offre aux femmes que la soumission, ou la révolte qui leur permet de maîtriser leur vie. Prenez Fatima (35 ans) qui, apprenant qu’elle est enceinte de son quatrième enfant, s’est mise à porter de lourdes bonbonnes de gaz pour provoquer une fausse couche, en accord avec son mari, Houssam, qui enseignait la peinture en Syrie avant de se rebeller contre le Baas, d’être arrêté et de passer clandestinement au Liban. « Dieu nous a donné trois enfants et une tête pour réfléchir », déclare Fatima, qui travaillait comme vendeuse chez un marchand de tissus d’Alep, avant de finir au chômage au Liban. « Enregistrer officiellement notre enfant dépasse nos possibilités financières, pour ne rien dire du lait, des aliments et des écolages », réfléchit son mari, avant d’ajouter : « Dieu pardonnera, il sait ce que nous vivons. Nous n’avons même pas de quoi garantir une semaine de vie à cet enfant qui vient ! Apatride et sans passeport, quelle vie cruelle et injuste va-t-on lui imposer, que nos parents nous ont légués et que nous avons transmis à nos 3 enfants ! ».

Mariée depuis deux ans, Manar (19 ans), a pour sa part posé comme condition qu’elle n’aurait pas d’enfants tant qu’elle ne serait pas de retour chez elle, à Homs. Réfugiée au Liban alors qu’elle était encore enfant, elle y est arrivée bourrée de souvenirs morbides, son frère ayant été tué sous ses yeux par des éléments armés inconnus. Depuis, elle ne dort plus bien. Aujourd’hui, cette belle fille qui a terminé ses études dans une école publique à Saïda où elle vit avec sa mère, son père et ses jeunes sœurs, sait ce qu’elle veut. « Je me suis mariée pour accomplir mon devoir religieux, mais la religion nous commande de bien peser les choses, et j'ai beaucoup de projets aujourd'hui. D’abord, obtenir mon diplôme universitaire en psychologie ; ensuite rentrer chez moi pour que mes enfants grandissent dans un foyer à eux où ils auront le droit de jouer, de dormir tranquillement au chaud, alors qu'ici je n’ai même pas de quoi louer une maison, et que je vis avec neuf autres personnes dans le petit appartement de mes beaux-parents ».

Son mari, Rami, qui est réparateur électricien, approuve son plan, déclarant qu'il ne veut pas que ses enfants naissent dans le noir comme des bâtards. « Nous rentrerons bientôt en Syrie et nous y referons notre vie loin de tout humiliation. Je ne pense pas que la guerre durera beaucoup plus longtemps », fait-il valoir. « Mon fils naîtra libre, ou il ne naîtra pas », conclut Manar.


* Journaliste et activiste des droits de l'homme

Les articles, enquêtes, entrevues et autres, rapportés dans ce supplément n’expriment pas nécessairement l’avis du Programme des Nations Unies pour le développement, ni celui de L'Orient-Le Jour, et ne reflètent pas le point de vue du Pnud ou de L'Orient-Le Jour. Les auteurs des articles assument seuls la responsabilité de la teneur de leur contribution.




At Their Stopover, Syrian Women Decide to Prevent Pregnancies


The high number of births in societies experiencing disasters and wars is a natural and recurrent corollary according to sociologists. Throughout history, there have been spikes in the number of births after the end of wars, as was the case in Iraq, for example, or in the United States and Europe after World War II between 1946 and 1964, the period of the demographic phenomenon known as the «baby boom». However, that is a bygone era. Today, in the era of nanotech, social media, digital awareness and the precedence of the individual over the group, assumptions have changed. Nevertheless, passed-down customs and traditions encourage two births at least, especially in Arab societies, and particularly among Syrian refugees who now stand at 1.3 million in Lebanon, according to the General Directorate of General Security.


Procreation is a natural law, the key to the continuation of life and the dream and right of any couple. But this continuation of life is at risk and the dream falters from the first cry of a newborn who comes out of his mother’s womb in a strange land. This strange land has no home for him and no country to protect him. His family lives there below the poverty line, without healthcare or social security and without international protection and faces legal problems relating to travel documents, marriage and birth registrations, etc.

Contrary to the accounts about Syrian refugees being «settled» and comfortable, wishing to remain in Lebanon for the rest of their lives, Syrians in Lebanon actually realize that this is not their destiny. They have been forced to live in these harsh conditions, which have left them in a dark tunnel just for demanding their freedom and fleeing oppression, killings and hunger. They know full well that Lebanon is just a stopover, even if it is going to be a long one. Based on this, a significant number of Syrian refugees refuse to have more children so as not to turn this joy into misfortune to be suffered by angels by no fault of their own, who were born in the diaspora without schooling or employment.

Amna, Fatima and Manar are three exemplars of this group not covered by the Lebanese media. They refused to have their children lead a harsh life and be born in a country that is just a stopover where no one knows when the train makes it to safety.

When Amna, 25, fled Rif Dimashq with her husband Ahmad and her mother-in-law in 2011, she was a newly-wed bride. With an expanding belly, she writhed in pain between the military checkpoints and under the bombs to save her life and that of her unborn baby. Amna suffered severely during her first childbirth, and had it not been for volunteers in the Shatila camp where she lived, her daughter Salam would have died in her womb, a victim of poverty and destitution. She was born in UNRWA’s Burj al-Barajneh refugee hospital, after all hospitals in Beirut had turned her down because she had no money to offer.

«I tried to kill myself more than once to rid myself of mental and physical torment and spare my unborn baby the life of destitution awaiting it, » says Amna. «But I persevered and cleaned houses, and endured the insults of strangers and my husband, » she continues. «We suffered a lot before my husband found work, we used to eat and drink whatever good samaritans would bring us, and sometimes we would go to bed hungry. » When things «got better», Ahmad was making LBP 200,000 to support them. After a while, the landlords got angry with the husband and expelled him. «We went back to the house of out relatives in Shatila until my husband found a second job and it was then that I conceived with my second child! »

They were forced to move to the Dalhamiyah camp in Bekaa where Amna began working with an organization distributing food and clothing to newly arrived refugees. «In this organization, I met a woman who would sit with us after we would finish packing clothes and food, and enlightened us in matters of life that we knew nothing about. » This woman changed Amna’s life, who decided to take birth control pills so she would not have another baby, as she did not have the money for the schooling of her two children being the only breadwinner of her family after her husband left work again. Ahmad had a difficult temperament, according to Amna. She can never forget the beatings with his belt or his insults to her «in public in front of other people». A year had passed after the birth of Mohammed and Amna did not get pregnant. Her mother and mother-in-law started analyzing this, saying that the girl was sick and should see a legal midwife, while Ahmad fretted about his manhood. «Are you taking oral contraceptives? » he asked his wife. At first, Amna was scared and denied it. But soon the secret was out and he beat her and left her with a bleeding nose. Amna refused to have a third child «because I do not want to give birth and leave my children on the street, begging and being harassed by everybody. » But Ahmad and his mother gave Amna an ultimatum: give birth or divorce! Amna was at a loss and dejected, thinking about giving her children an education and providing the necessary food, clothing and heating, «so as they would not die as others have of the bitter cold Bekaa weather. » But after two years of marital rape without bearing a child, the dear husband decided to stop Amna from working and take the children out of school. «I did not go to school, and look at me, I’m am no less a man because of it. I will go back to Syria and work there in agriculture and I will teach them how to get money from their land. » This is what Ahmad decided after Amna’s great suffering, enduring his beatings and berating. Nevertheless, after the mediation of relatives and Amna’s brothers, Ahmad agreed to leave the daughter Salam to Amna, to be brought up in Lebanon, while he would return with his mother and son to Syria and re-marry another woman who would bear him more children. «So I paid for my decision not to give birth twice with divorce and my son being taken away from me, » says Amna, tearful.

Women like Amna are treated unjustly by their insular community. They either give in to the rule of the group or they rebel and win. The latter is the case of Fatima, 35, who carried a gas tank to induce a miscarriage of what was to be her fourth child. She convinced her family and neighbors in Muhammara camp in North Lebanon that she had had a miscarriage in the second month of her pregnancy. She agreed to this with her husband Hossam, who worked as a painting teacher in Syria before rebelling against the Ba'ath regime and being arrested and prosecuted, and eventually fleeing to Lebanon. «God blessed us with three children and gave us a brain to reason with it, » says Fatima, who worked as a sales assistant in a textile shop in Aleppo before becoming unemployed in Lebanon. «One child’s registration at government agencies costs us a figure we cannot afford, so what about milk, food and school expenses? » says her husband. «God will forgive us because he knows our situation. We cannot guarantee that this child will survive a week. He has no country now, no passport. So do we implicate it in a cruel and unjust life as we have implicated our families and our other three children? »

Manar, 19, on the other hand, who has been married for two years, set out the condition to her family and husband that she would not give birth before returning back home in Homs. She fled to Lebanon as a child, her memories filled with death after her brother was killed in front of her by unknown gunmen – from that day, she has difficulties sleeping. This beautiful girl, who completed her education at a public school in Saida (South Lebanon) where she lives with her mother, father and her younger sisters, knows what she wants. «I got married to fulfill part of my religion duties, but religion tells us to balance things and I have many projects today, first that I graduate from university where I’m studying psychology. And then go back home to bring up my children there in the shelter of a real home where they have the right to play, sleep and warmth. Here, I can’t even rent a house because I live with my husband’s family [nine people] in a small apartment. » Her husband Rami, who works as an electrician, agrees with her plan, saying that he does not want his children to be born in the dark as if they were street children. «We will soon return to Syria and build a life far from humiliation; the war will not go on for longer. » Manar concludes: «Either my son is born free or he will not be born. »


* Journalist and human rights activist


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