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La Quarantaine et Damour, les 18 et 20 janvier 1976 : deux massacres, des milliers de tués

Retour sur l'histoire libanaise

Quarante-trois ans plus tard, retour sur les circonstances ayant mené à ces deux journées tragiques.

18/01/2019

Les 18 et 20 janvier 1976, un peu plus de huit mois après le début de la guerre civile libanaise, qui opposait alors les milices chrétiennes à l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) et à ses alliés de la gauche libanaise, le conflit prend un nouveau tournant. En un peu plus de quarante-huit heures, deux massacres ont lieu, le premier dans le bidonville de la Quarantaine, au nord de Beyrouth, et le second dans le village chrétien Damour, au sud de la capitale, alors que depuis un moment déjà le contexte est explosif et les violences continues. Avec la mort de plus d'un millier de Palestiniens, de Kurdes et de Bédouins, à la Quarantaine, et de plusieurs centaines d'habitants de Damour, le Liban entre dans un véritable cercle vicieux de vendettas, perpétrées par les différentes parties du conflit, et prenant la forme de tueries de grande envergure visant des civils. 

Quarante-trois ans plus tard, retour sur les circonstances ayant mené à ces deux journées tragiques. 


Blocus des camps palestiniens et affrontements
Le premier week-end de janvier 1976, les milices chrétiennes, notamment les Kataëb fondés par Pierre Gemayel, et le Parti national libéral fondé par l'ancien président de la République Camille Chamoun, annoncent le blocus du camp de Tall el-Zaatar, situé en banlieue nord-est de Beyrouth. Dans ce camp, l'OLP était en train de déployer des armements et des combattants face à l'éventualité d'une attaque. Ce blocus rallume la mèche des affrontements entre les différentes factions, alors que le calme prévalait durant les semaines précédentes. 

Dès le 12 janvier, les combats opposant les Kataëb et le PNL aux militants palestiniens "gagnent en étendue et en intensité", lit-on dans L'Orient-Le Jour du 13, dont la Une fait état de batailles "sur tous les fronts". Les milices chrétiennes resserrent leur étau sur les camps de réfugiés de Tall el-Zaatar, Jisr el-Bacha et Dbayé. Le même jour, cinq véhicules conduits par des Palestiniens de l'organisation al-Saïka (proche du régime syrien), et chargés d'armes et de munitions destinées à une offensive sur Damour, sont interceptés par le PNL. Ce village chrétien ainsi que les localités voisines de Jiyé et Saadiyate revêtaient en effet une importance stratégique : ils sont situés le long du littoral et de la route menant de Beyrouth vers le sud du pays, alors contrôlée par les groupes armés. C'est d'ailleurs à Saadiyate que Camille Chamoun, alors ministre de l'Intérieur, établit sa base d'opérations. 


Siège de Damour et "atroce tuerie"
Le 14 janvier, le camp de Dbayé tombe aux mains des Kataëb tandis que Damour et Jiyé sont intensivement pilonnés et attaqués sur plusieurs fronts. Le 15, des dizaines d'obus de mortier continuent de s'abattre sur ces deux localités qui sont petit à petit encerclées par des concentrations massives d'éléments armés. Parmi les habitants, la résistance s'organise et s'oppose vivement aux attaques menées par "plus de 300 Palestiniens", selon le PNL, dont la milice des Tigres est présente sur le terrain.  

Alors que le siège de Damour dure déjà depuis 48 heures, la journée du 16 janvier est marquée dans cette localité par "une atroce tuerie", selon La Une de l'OLJ du 17. Forçant la défense assurée par des civils, le PNL et les Kataëb, et tuant une vingtaine d'habitants, "les assaillants se livrent ensuite à d’atroces exécutions, égorgeant une trentaine de femmes et d'enfants et dynamitant un certain nombre d’habitations". 

Plus de trois mille habitants de Damour trouvent alors refuge à Saadyate, dans le parc de la résidence de Camille Chamoun. C'est de là, alors que sa résidence est encerclée par les combattants palestiniens ainsi que par des partisans du leader druze Kamal Joumblatt, que M. Chamoun accuse les Palestiniens de "s’adonner à un crime collectif en contraignant les fils de Damour à l’exode, après avoir égorgé vieillards, femmes et enfants, jetant leurs corps sur les routes". 



Une de L'OLJ du 17 janvier 1976. 


La Quarantaine réduite en cendres
Le 18 janvier, alors que les attaques se poursuivent contre Damour et Saadyate, les Kataëb et le PNL réduisent en cendres le bidonville de la Quarantaine notamment habité par des Palestiniens, à coups de centaines d'obus de tous les calibres. Les bombardements puis les combats font entre plusieurs centaines et plusieurs milliers de morts, selon diverses sources, et des centaines de déplacés. Des journalistes d'agences internationales, présents aux abords du camp le 19 janvier au matin, racontent avoir été témoins "d'une scène de désarroi collectif", comme le rapporte L'OLJ du 20 janvier, lorsque des centaines de personnes, des Palestiniens, des Kurdes, des Bédouins mais aussi des Libanais, majoritairement des femmes et des enfants, sortent à l'aube du quartier ravagé par les flammes, pieds nus et en larmes. 

Le camp est ensuite complètement rasé par les bulldozers des milices. Dès le lendemain, le Conseil exécutif des associations islamiques ironise sur "la victoire éclatante" remportée par les milices chrétiennes "contre des maisons de tôle et des bicoques en bois, et contre des femmes, des enfants et des vieillards".



Les survivants évacués de force de la Quarantaine, dont les bâtiments rasés ne seront jamais reconstruits, sont rapidement, mais précairement, relogés dans différents quartiers de la banlieue-sud de Beyrouth. 


Une de L'OLJ du 19 janvier 1976. 



La chute et le calvaire de Damour
Pendant ce temps, dans la région de Damour, le siège de la ville se poursuit. Le 19 janvier, une tentative d'infiltration de combattants palestiniens a lieu "afin de semer la terreur parmi les habitants pour les faire fuir et piller leurs demeures", mais se heurte à une résistance acharnée des habitants. Le lendemain, L'Orient-Le Jour rapporte que "la moitié nord du village brûle" et que la chute de la localité "semble imminente". 

Le 20, le village tombe aux mains des Palestiniens et de leurs alliés libanais qui se livrent à un massacre de civils. Une dizaine de milliers de personnes désemparées fuient "sans nourriture, sans vêtements, sans même emporter de couverture" vers Saadyate, dans les villas du littoral et dans la propriété de Chamoun, dans l'espoir d'être secourues par voie maritime. Les survivants se pressent à l'arrivée de bateaux ou d'hélicoptère de secours.


"Des scènes d'horreur, des souvenirs de massacres reviennent sur toutes les lèvres pour décrire la prise de Damour", écrit L'OLJ du 22 janvier 1976. 



"Une fumée grise ou noire se dégage d’un grand nombre d'habitations. Très nombreuses sont les maisons devenues décombres", racontent des journalistes d'an-Nahar dans un reportage repris par L'Orient-Le Jour, le 23 janvier, laissant supposer qu'aucun récit des événements n'a pu être obtenu avant cette date. "Dans une ruelle, nous apercevons trois corps. Une enfant blonde portant un pantalon rouge comme le filet de sang qui tâche sa chevelure. Une femme en noir et un vieillard", peut-on encore lire dans ce récit intitulé "le calvaire de Damour". Les survivants évoquent des "viols, des mutilations et des exécutions sommaires", est-il encore dit.



Le sort des déplacés
La dernière semaine de janvier, la situation se calme progressivement entre les belligérants, à la faveur d'un cessez-le-feu et du déploiement de l'armée libanaise dans les différentes zones de conflit, notamment à Damour, le 30 janvier 1976.

Le calme ne prévaut pas longtemps. Huit mois plus tard, le 12 août 1976, pour venger la prise de Damour et le massacre de ses habitants, les miliciens chrétiens détruisent complètement le camp de Tall el-Zaatar, dans le nord-est de Beyrouth, et y tuent plus d'un millier de personnes. Un rouage de plus dans le sanglant engrenage des massacres.

Les survivants de cette nouvelle tuerie seront déplacés par l'OLP vers Damour, ce qui empêchera le retour des habitants originaires de cette localité, réfugiés à Beyrouth ou dans le Kesrouan, malgré la création par le PNL d'un organisme chargé d'effectuer le suivi de leur retour. La plupart de ces habitants ne reverront pas leurs maisons avant plusieurs dizaines d'années.




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