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La dernière page de May Menassa

Disparition

Sans crier gare, une rupture d'anévrisme foudroyante a emporté May Menassa à 80 ans pile, plume en main. Ecrire c’était la grande affaire de sa vie. Un parcours de plus d’un demi-siècle où la page noircie de son encre a mêlé journalisme au quotidien, critique culturelle et inspiration de romancière. Un flash-back sur une dame  diligente qui avait juré d’aimer sans compter la vie dans tous ses états, jusqu’au bout.

20/01/2019

Elle fut l’un des plus beaux sourires de la télévision libanaise en 1959 quand elle entama une carrière de speakerine et animatrice de talk-show (Nissaa el-yom) dédié au militantisme féminin à peine enclenché à cette époque-là.

Formée intellectuellement par une licence de littérature française, May Menassa « shifte » pourtant vers la langue arabe qu’elle peaufine sur le tas au cours de sa prolifique et longue carrière vouée passionnément à l’écriture.

En 1969, elle intègre l’équipe culturelle du an-Nahar et signe des articles se mêlant aussi bien d’art plastique que de littérature et de théâtre. Bcbg, d’une élégance impeccable, toute menue,  les cheveux coupés courts, elle se frayait en tout temps (elle n’a jamais craint ni le bruit des canons, ni les rafales des mitraillettes, ni les remous sociaux)  un chemin dans les concerts et les salles d’exposition de peinture, ou un siège avant que le rideau de scène ne se lève.

Son activité intense, touchant parfois à une insatiable fébrilité ou frénésie pour une jeune femme qu’on va croiser dans tous les évènements culturels de la ville, aussi bien que dans de nombreux voyages à l’étranger, avait tout de l’allure d’une « stakhanoviste » de la plume.

Pour la sœur de Vénus Khoury-Ghata, la cousine de Latifé Moultaka et de Zad Moultaka, les sentiers du journalisme étaient de toute évidence insuffisants. La voilà qui se lance dans l’écriture en langue française des livres pour enfants avec « Le jardin de Sarah ». Conte enchanté à l’encre bleue pour sa petite fille qui lui a permis de cultiver ses dons de conteuse de grand-mère heureuse et comblée.

Et puis, en rangeant un jour des cahiers d’écolier, des stylos et des crayons sur sa table de travail, qu’elle a rempli d’abord de sa propre calligraphie, pour  laisser cavaler ensuite ses doigts  sur le clavier de l’ordinateur,  naîtront plus de sept romans en langue arabe où elle joue de la fiction, du lyrisme, des confidences. La littérature arabe lui ouvrait les bras, elle s’y  engouffre éperdument.

Tout d’abord un règlement de compte familial avec « Sous les branches du grenadier » où l’écrivaine dévoile, dans un lyrisme presque victorien,  les secrets de famille jalousement gardés. Un livre  émouvant sorti en même temps que celui de sa sœur Venus Khoury-Ghata à Paris  dont le titre était « Une maison au bord des larmes » et qui parle  lui aussi des liens  familiaux tourmentés, pour évoquer un père despote et un frère fragilisé par la maladie. Un exercice d’exorcisme et une atmosphère tendue comme chez les sœurs Broente, à travers deux langues aux confluents qui se rejoignaient.


(Pour mémoire : May Menassa : Quand la rose du grenadier fleurit, je l’embrasse sur la bouche)


Et de ce point de départ, un peu explosif,  comme libérée du poids du passé, sans renier toutefois son travail de journaliste, May Menassa aborde divers sujets qui vont du drame et de la force de la foi (elle était fervente croyante) à celui des coulisses du théâtre libanais en passant par les affres, les séquelles de la guerre, la misère et la souffrance humaine. Rarement l’humour ou la légèreté affleureront dans ses narrations quoique ses articles de presse étaient souriants, qualifiés souvent de rose (à l’opposé de la férocité de Nazih Khater qui officiait dans la même page qu’elle au journal) et tendaient à positiver toujours un état culturel national discutable.

Ainsi se succèderont des titres tels « Fragments d’un journal de prisonnier » au « Sablier » en passant par « Marcher dans la poussière » et « Quand l’aube déchire sa chemise ». Dans la foulée de ses écrits, l’un de ses romans  frôle la reconnaissance et sera sélectionné dans la liste des ouvrages à retenir pour le « Arabic book award ».

Entretemps, la journaliste s’occupait aussi de mode féminine et sa plume se prêtait à commenter haute couture et prêt à porter.  Depuis 1986, elle fut à la tête du  magazine « Jamalouki » qui donnait la voix aux apprêts de beauté de la femme aussi bien au Liban que dans les pays arabes.

Elle était toujours pressée et empressée, May Menassa, avec  un sourire qui lui prêtait une constante gentillesse comme pour s’excuser de l’air qu’elle respirait. Affable, prête à bondir sur tout ce qui était culture, elle avait une grande dévotion pour son rôle culturel qu’elle plaçait au haut d’une liste d’obligations civiques qui font, hélas, cruellement défaut au pays du cèdre.

Dynamique, d’une farouche indépendance, la silhouette frêle, la voix douce et fluette, elle menait de front toutes ses activités sans jamais douter d’une mission qu’elle s’était investie jusqu’au sacrifice, mais avec plaisir et délectation : écrire, encore et toujours.

On regrettera à jamais son premier sourire au petit écran, ses petits pas dans les allées des festivals, ses papiers serrés sous les bras, le stylo tortillé entre ses doigts. Paix à son âme.


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