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Liban

Sommet arabe : l’Iran défend « sa » Syrie face à l’Arabie

Diplomatie
21/01/2019

Le sommet économique de la Ligue arabe, tel qu’il s’est tenu hier à Beyrouth, c’est-à-dire sans une représentation à l’échelle des dirigeants – à deux exceptions près : celle du président de la Mauritanie et celle, plus significative, de l’émir du Qatar – est dans le prolongement des rapports de force régionaux qui se jouent entre l’Iran et l’Arabie saoudite, et plus largement les États-Unis, et le jeu d’influence irano-russe.

L’absence de consensus arabe sur la normalisation (ou du moins sur les conditions de normalisation) des rapports avec le régime syrien a déteint sur le sommet. La non-participation de la Syrie, dont le statut d’État membre de la Ligue est toujours suspendu depuis novembre 2011, a fourni le prétexte interne d’un « sabordage » de l’événement, avec l’absence des dirigeants d’Arabie et des pays gravitant dans son giron.

La raison directe de cette absence est venue du climat d’hostilité provoqué par le président de la Chambre, Nabih Berry, et ses partisans à l’égard de la Libye pour avoir manqué – cela vaut à leurs yeux autant pour Kadhafi que pour ses successeurs – à révéler le sort de l’imam Moussa Sadr, fondateur du mouvement Amal et disparu lors d’une visite en Libye en 1978. Outre que d’avoir provoqué le retrait de la participation libyenne, le mouvement de contestation des partisans d’Amal est décrit par des observateurs proches de l’Arabie comme ayant dissuadé les pays du Golfe à se rendre à Beyrouth par crainte pour leur sécurité. Autant Nabih Berry que le Hezbollah y ont intérêt. Le premier pour une raison tactique liée à sa volonté de rétablir les ponts avec le régime syrien (à défaut de pouvoir répondre favorablement à la demande du régime syrien d’extrader Hannibal Kadhafi en Syrie, Nabih Berry aurait misé sur l’instrumentalisation de ce dossier pour mettre en échec le sommet en raison de la mise à l’écart de Damas). C’est par le biais de son allié que le Hezbollah a fait un usage plus large du sommet, en renvoyant un message à portée régionale : « Il est interdit pour la Ligue arabe de s’exprimer dans une capitale arabe, à savoir Beyrouth, que l’Iran considère comme relevant de son influence. » C’est ainsi que l’ancien député Farès Souhaid, par exemple, comprend le message iranien. Feignant de lier la réussite du sommet à la participation du régime syrien, le Hezbollah a monté l’image d’un sommet arabe dont la réussite et en l’occurrence l’échec sont tributaires de la volonté iranienne. C’est un message direct à l’Arabie saoudite et à ses alliés régionaux – qu’est venu renforcer la participation furtive au sommet de l’émir du Qatar. Qu’il ait été sollicité par le Hezbollah ou le chef de l’État Michel Aoun (nos informations divergent, mais pas sur l’alignement de M. Aoun sur le parti chiite à ce niveau), l’essentiel est que le Qatar a fait acte de présence par défaut face à l’Arabie. Autant lui que le Hezbollah a intérêt, indépendamment de leurs agendas respectifs, à remettre en cause l’influence saoudienne dans la région et à le faire en brisant l’embargo saoudien contre le Qatar depuis le Liban.


(Lire aussi : Suicidaires, crétins et Libanais, l'édito de Ziyad MAKHOUL)


La mise en échec du sommet serait aussi liée aux relations entre l’Iran et les États-Unis.

Ceux-ci sont accusés dans les médias répondant du Hezbollah d’avoir donné des directives à leurs alliés du Golfe de boycotter le sommet, dans le cadre de leur offensive contre l’Iran. S’il y a une part de vrai, elle serait à lier au terrain syrien : étant peu enclins à une normalisation avec le régime syrien sans une entente politique préalable, les États-Unis auraient perdu intérêt dans la réussite du sommet arabe, suscitant peut-être subsidiairement le désintérêt auquel l’Arabie est prédisposée à l’égard du Liban, depuis que le compromis des parties libanaises avec le Hezbollah a pavé la voie à l’hégémonie iranienne.

Le Premier ministre désigné Saad Hariri, attristé par la pâleur de l’événement selon des observateurs sur place, s’est réuni hier en soirée avec les anciens Premiers ministres Fouad Siniora et Tammam Salam. Il semble garder ses distances par rapport au jeu d’influence irano-saoudien (il n’a pas essayé de rassurer l’Arabie, disent des proches du royaume). Ou bien se distancie-t-il d’un autre jeu d’influence qui se joue, cette fois, entre l’Iran et la Russie ?

Pour le consultant économique Sami Nader, le préalable à une normalisation avec le régime syrien est de savoir si c’est de Téhéran ou de Moscou que répondra ce régime. Dans ce sens, l’Arabie envisagerait une normalisation avec « le régime syrien de Moscou ». Hier toutefois l’Iran faisait le marketing de « son » régime syrien… C’est sans doute ce qui explique que le Qatar ait posé comme condition à sa participation qu’aucune mention ne soit faite en faveur du régime syrien (une condition à laquelle le chef de l’État Michel Aoun s’est plus ou moins conformé, en déplorant des « sièges vides qu’on aurait voulu remplir », mais sans mentionner explicitement le régime…).

Et sur l’échiquier des petites démagogies internes, le ministre des Affaires étrangères Gebran Bassil se targuait encore une fois d’une « victoire » virtuelle sur le dossier des réfugiés syriens, que dénonce l’expert en la matière Ziad Sayegh : l’appel adressé par la Ligue à la communauté internationale d’« assurer les circonstances propices au retour » des réfugiés est véhiculé par le chef de la diplomatie comme mettant fin à l’idée d’un retour volontaire, sachant que cet appel n’est pas nouveau, ni dissociable du retour volontaire…



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